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Soutenance de thèse de Mme Simha BITTON

Thèse de doctorat en Sociologie

Négocier ses relations affectives et sexuelles en foyer. La vie privée des jeunes à l’épreuve du placement

Comment se négocie la vie privée en milieu institutionnel ? Cette thèse explore cette question à travers l’étude des relations affectives et sexuelles des jeunes accueillis en foyer, dits Maisons d’enfants à caractère social (MECS). Depuis la loi de 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale, les droits fondamentaux des personnes accueillies dans une institution leur sont reconnus, notamment le droit à la vie privée et à l’intimité. Pourtant, le quotidien des jeunes confiés étant encadré par un ensemble de règles et de procédures institutionnelles, l’accès à ces relations peut se trouver contraint. Dans ce contexte collectif, il s’agit d’analyser les effets de l’encadrement institutionnel sur l’expérience relationnelle des jeunes. Cet encadrement est produit par les procédures juridiques et administratives, par les règles, par la configuration des espaces, par les spécificités en matière de mixité, ou encore par les professionnels et les pairs. Les résultats sont issus d’une enquête ethnographique, menée entre 2022 et 2024, au sein de deux foyers de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Elle repose sur des observations prolongées, sur des entretiens avec des jeunes et des professionnels de la protection de l’enfance, ainsi que sur l’analyse de documents institutionnels. Les résultats montrent comment l’encadrement, qui vise principalement à protéger les jeunes, participe aussi à restreindre la liberté relationnelle des jeunes. Il s’accompagne d’une bureaucratisation de la vie privée qui vient contraindre les conditions mêmes d’accès à ces relations, contribuant à des formes d’isolement social, voire à la disqualification de certaines expériences relationnelles.

Pour faire face à l’encadrement institutionnel dont ils font l’objet, les jeunes développent des stratégies d’adaptation relationnelle qualifiées dans la thèse « à découvert, à couvert, à l’arrêt » pour accéder à leur relation et affirmer leur autonomie. Ils mobilisent parfois l’aide des professionnels, investissent les réseaux sociaux, contournent certaines règles, ont recours à la fugue. Ces stratégies révèlent une forme « d’agentivité relationnelle » (Esser et al., 2016) qui témoigne de la capacité des jeunes à négocier, dans les marges de l’institution et des relations nouées avec les professionnels, les conditions d’accès à leur vie privée. Les jeunes doivent en effet apprendre à naviguer entre ce que l’institution autorise, les opportunités de rencontres et leurs propres envies relationnelles. Ces stratégies traduisent néanmoins, en creux, une vulnérabilité inhérente à la mesure de placement, où l’expérience relationnelle des jeunes demeure soumise à des procédures qui conditionnent l’accès à leur vie privée. La thèse montre également comment le dispositif de protection de l’enfance, en réduisant la notion d’autonomie à ses dimensions économiques, tend à occulter sa dimension relationnelle – soit la capacité à construire, entretenir et négocier des liens affectifs stables et choisis -, fragilisant ainsi la formation de « liens électifs » pourtant constitutifs du lien social (Paugam, 2012). C’est souvent à la sortie de l’institution que cette fragilité se révèle, au moment précis où les jeunes, privés du filet de sécurité de l’institution, doivent s’appuyer sur des liens que le placement n’a pas toujours permis de construire. Cette thèse montre ainsi les difficultés qui traversent le dispositif de protection de l’enfance. Les logiques de protection s’accompagnent de logiques de contrôle, et ces dernières contribuent paradoxalement à produire de nouvelles formes de vulnérabilité que le dispositif vise précisément à combattre.

Mots-clés : vie privée, protection de l’enfance, encadrement institutionnel, relations affectives et sexuelles, foyer collectif, autonomie


Negotiating Emotional and Sexual Relationships in Children’s Homes: Young People’s Private Lives and the Challenge of Being in Care

How is privacy negotiated within institutional settings? This doctoral thesis explores this question through a study of the emotional and sexual relationships of young people living in children’s homes, known in French as “Maisons d’enfants à caractère social” (MECS). Since a 2002 law, which reformed social and social-health services in France, the fundamental rights of people in care have been recognised, in particular the right to privacy and intimacy. However, as the daily lives of these young people are governed by a set of institutional rules and procedures, their ability to engage in such relationships may be restricted. In this overall context, the aim is to analyse the effects of institutional supervision on the young people’s relational experiences. This oversight is shaped by the layout of spaces, rules and specific arrangements regarding coeducation, administrative procedures, and the influence of educators and peers. The findings are based on a field study conducted in two children’s social services (Aide Sociale à l’Enfance in French [ASE]) residential homes between 2022 and 2024. This study draws on extended observations, interviews with young people and child protection professionals, and analysis of institutional documents. The findings show how this framework, which is primarily aimed at protecting young people, also serves to restrict their relational freedom. It is accompanied by a bureaucratisation of private life that restricts the very conditions of access to these relationships, thereby contributing to forms of social isolation, and even reduces the possibility of certain experiences.

To cope with the institutional supervision to which they are subject, young people develop relational coping strategies described in the thesis as “out in the open”, “under the radar” and “put on hold”, in order to maintain their relationships and assert their autonomy. They sometimes seek help from educators, engage with social media, circumvent certain rules, or run away. These strategies reveal a form of “relational agency” (Esser et al., 2016) that demonstrates young people’s ability to negotiate, within the margins of the institutions and the relationships they have built with professionals, the conditions under which they can lead their private lives. Young people do indeed need to learn to navigate between what the institution allows, opportunities to meet people and their own desires in relationships. These strategies nevertheless implicitly reflect a vulnerability inherent in child protection measures where young people’s relational experiences remain subject to procedures that determine their access to privacy. The thesis also demonstrates how the child protection system, by reducing the concept of autonomy to its economic dimensions, tends to obscure its relational dimension – that is, the ability to build, maintain and negotiate stable, chosen emotional bonds – thereby undermining the formation of “elective bonds”, which are nevertheless fundamental to social cohesion (Paugam, 2012). It is often upon leaving care that this vulnerability becomes apparent, at the very moment when young people, deprived of the safety net provided by the care system, must rely on relationships that their time in care has not always enabled them to build. This thesis thus highlights the difficulties facing the child protection system. Protection approaches are accompanied by control approaches, and the latter paradoxically contribute by creating new forms of vulnerability that the system is specifically intended to combat.

keywords : private life, child protection, institutional care, emotional and sexual relationships, children’s home, autonomy